Je dois vous avouer quelque chose : j’ai toujours eu un faible pour les îles. Il y a quelque chose de fascinant à voir ce qui se passe quand on isole un continent en miniature, qu’on le soumet à tous les vents de l’histoire, et qu’on regarde, de loin, si la structure tient. Le Royaume-Uni, depuis toujours, c’est ce laboratoire. Une île. Une nation. Une idée. Et aujourd’hui, cette idée vacille — oh, pas comme une tour qu’on abat, plutôt comme un ivrogne sur le pont d’un ferry qui aurait oublié que la mer, elle, ne pardonne pas les écarts de conduite.
L’Angleterre a toujours été en avance. Elle a inventé le parlementarisme avant tout le monde, l’industrialisation avant tout le monde, le Brexit avant tout le monde, et maintenant, si vous regardez bien, elle est en train d’inventer une nouvelle forme d’effondrement démocratique — poli, feutré, presque courtois — où tout se défait sans que personne n’ait vraiment l’air de s’en apercevoir, comme un club de gentlemen qui brûle lentement pendant que les membres continuent de siroter leur sherry en discutant des avantages comparatifs du charbon et du nucléaire.
Keir Starmer : l’homme qui voulait être Churchill et qui finit en Chamberlain
Regardez-le. Keir Starmer. Sir Keir, si vous préférez. Élu triomphalement en juillet 2024 avec une majorité qui ferait pâlir Tony Blair. L’homme du retour de la raison. Le remède au chaos conservateur. Le docteur qui allait guérir le patient britannique de son Brexit fièvre, de son populisme délire, de ses années Johnson-Truss-Sunak — ce carnaval tragicomique que l’histoire retiendra peut-être comme le plus grand suicide politique depuis que Néron a décidé de tester la résistance au feu de sa capitale.
Neuf mois plus tard. Neuf mois.
C’est le temps qu’il a fallu à Starmer pour passer de Churchill à Chamberlain. De l’homme providentiel au type qui promet des « sacrifices » devant des casseroles qui s’entrechoquent et des sondages qui s’effondrent comme un soufflé mal monté.
« The special relationship is no longer with Washington. It’s with the iceberg. And we’re the Titanic. »
Immigration : le robinet qu’on n’arrive pas à fermer
Parlons chiffres, parce que les Britanniques, eux, les regardent. 685 000 migrants nets en 2023, selon l’ONS (Office for National Statistics). 685 000. Dans un pays de 67 millions d’habitants, avec des services publics qui s’effondrent, des logements qui manquent, des hôpitaux qui ne tiennent qu’avec des béquilles budgétaires et des écoles où on ne sait plus quoi faire des enfants qui ne parlent pas anglais.
Le problème, voyez-vous, ce n’est pas l’immigration en soi — vous pouvez avoir une immigration choisie, maîtrisée, intégrée, comme le Canada ou l’Australie. Le problème, c’est l’absence de contrôle. C’est ce sentiment, profond, viscéral, que le pays n’a plus la maîtrise de ses frontières. Que des gosses traversent la Manche sur des embarcations de fortune — 36 000 en 2024, un record — et que le gouvernement, quel qu’il soit, impuissant, regarde passer les bateaux comme le maire d’un village côtier regarde une marée qui monte sans pouvoir rien faire d’autre que de dire « oh dear, oh dear ».
Orwell écrivait dans 1984 que « la liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre ». La liberté, aujourd’hui, au Royaume-Uni, c’est la liberté de dire que l’immigration de masse pose un problème. Et cette liberté-là, Starmer la supprime méthodiquement. Les propos « haineux » étendus. Les camps de rétention pour demandeurs d’asile remplacés par des mesures tout aussi coercitives mais présentées comme plus humanitaires. Le Rwanda plan — l’envoi des migrants vers Kigali — abandonné au profit d’accords bilatéraux avec la France et l’Albanie. On change la méthode, pas le résultat : les migrants continuent d’arriver, et la colère, elle, continue de monter. Comme la vapeur dans une cocotte-minute dont on aurait scellé la soupape.
L’économie qui tourne en rond
Et l’économie, dans tout ça ? La croissance britannique stagne à 0,1 % au premier trimestre 2025. L’inflation, certes redescendue à 3,2 %, reste bien au-dessus de l’objectif de 2 % que la Banque d’Angleterre s’était fixé — et qu’elle n’atteindra pas avant 2026, si tout va bien, ce qui, comme le savent tous ceux qui ont traversé la Manche en janvier, n’arrive jamais. Les impôts augmentent — National Insurance, council tax, inheritance tax revisité — et les services publics, eux, diminuent. Le NHS, cette fierté nationale, ce joyau du welfare state, fonctionne avec 7,6 millions de personnes sur liste d’attente pour une opération. Pas une petite opération. Une opération. Des gens qui attendent un an pour se faire poser une prothèse de hanche ou enlever une vésicule biliaire. Dans le sixième pays le plus riche du monde. Et on se demande pourquoi les gens sont en colère ?
« Le Welfare State britannique ressemble de plus en plus à ces vieilles voitures anglaises des années 1970 : élégantes dans le concept, mais tout le monde sait qu’elles tombent en panne au premier rond-point. »
Reform UK : l’éléphant dans la pièce
Et pendant ce temps-là, Reform UK monte dans les sondages. Nigel Farage, le grand revenant, l’homme qui a cassé le Parti conservateur et qui s’attaque maintenant au Parti travailliste, recueille 18 % des intentions de vote. Dire qu’il y a un an, on disait « Farage fini, terminé, plus personne ne l’écoute ». Comme on disait « Trump fini » après le 6 janvier 2021. La politique, mes amis, a horreur des lignes droites. Elle préfère les spirales.
Le parallèle est frappant. Au Royaume-Uni comme aux États-Unis, les élites regardent la colère populaire avec la même incrédulité condescendante. « Mais comment peuvent-ils voter pour lui ? » « Mais comment peuvent-ils croire à ça ? » « Mais pourquoi ne comprennent-ils pas que c’est compliqué, très compliqué, terriblement compliqué ? »
Et c’est exactement cette condescendance — ce mélange de mépris et d’incompréhension — qui nourrit la colère. On ne calme pas un incendie en disant aux flammes qu’elles sont irrationnelles. On les arrose, ou on les laisse brûler. Et le Royaume-Uni, aujourd’hui, n’a ni l’eau ni la volonté d’éteindre le feu.
Ce que la France devrait regarder
Alors oui, la France regarde le Royaume-Uni. Et elle a raison. Parce que ce qui se passe outre-Manche, c’est notre futur potentiel, projeté en accéléré, comme un film qu’on regarde en vitesse ×2 en se disant « intéressant, mais ça n’arrivera pas chez nous » avant que ça n’arrive chez nous.
Un Premier ministre élu pour rassurer, qui divise. Une immigration que nul ne maîtrise. Des services publics qui s’asphyxient. Un populisme qui monte, inexorablement. Un système politique qui ne répond plus aux questions qu’on lui pose parce qu’il est trop occupé à poser ses propres questions, dans sa propre langue, à ses propres élites.
Londres n’est plus la vigie de l’Europe. Elle est le poste d’observation avancé de son naufrage. Et nous, de l’autre côté de la Manche, nous regardons. Fascinés. Inquiets. Et, si nous sommes honnêtes, un tout petit peu terrifiés par ce que nous voyons.
Because when Britain catches a cold, Europe gets pneumonia. Et là, mes amis, la Grande-Bretagne tousse comme un tuberculeux dans un sanatorium victorien.
