On a tous entendu le discours. « Il faut réindustrialiser la France. » « Retrouver notre souveraineté productive. » « Faire revenir les usines. » Le consensus est si large qu’il en devient suspect. De Mélenchon à Ciotti, de la gauche à la droite, tout le monde est pour. Mais entre l’intention et la réalité, il y a l’épaisseur de trois décennies de désindustrialisation méthodique.
Les chiffres, d’abord. En 1970, l’industrie représentait près de 24 % du PIB français. En 1980, encore 20 %. Aujourd’hui, on oscille autour de 10 % — à peine 9,7 % selon les dernières données de l’Insee (2023). C’est deux fois moins qu’en Allemagne (20 %), moins que l’Italie (15 %), à peu près au niveau de l’Espagne. En cinquante ans, la France a perdu deux millions d’emplois industriels. Des territoires entiers — le Nord, la Lorraine, la vallée de l’Arve, Saint-Étienne — ont vu leur tissu productif se désintégrer comme un vieux pull qu’on tire trop fort.
« En cinquante ans, deux millions d’emplois industriels ont disparu. Derrière chaque chiffre, une ville qui se vide, une famille qui déménage, un savoir-faire qui s’éteint. »
Les vagues de la désindustrialisation : une histoire française
Il faut comprendre ce qui s’est joué. La France n’a pas perdu son industrie par accident. C’est un processus qui s’est accéléré sous la pression de trois phénomènes convergents.
Premièrement, l’ouverture des marchés. À partir des années 1990, la mondialisation libérale a exposé l’industrie française à une concurrence déloyale de pays à bas coûts salariaux. La Chine a intégré l’OMC en 2001. En dix ans, la France a perdu 750 000 emplois industriels. Coïncidence ? Pas vraiment. Les secteurs les plus exposés — textile, jouet, électroménager, petite métallurgie — ont tout simplement disparu du territoire. Qui fabrique encore un t-shirt en France ? Quelques marques de luxe, et c’est tout.
Deuxièmement, les choix politiques européens. La politique de la concurrence, voulue par Bruxelles, a interdit aux États membres de soutenir librement leurs champions industriels. Les règles sur les aides d’État, le dumping fiscal intra-européen, la primauté donnée aux actionnaires sur les parties prenantes : tout cela a favorisé la financiarisation de l’économie au détriment de la production réelle. Pendant ce temps, l’Allemagne protégeait son Mittelstand par des mécanismes subtils de soutien — et maintenait son outil productif intact.
Troisièmement, le choix implicite du modèle de service. La France a fait le pari de l’économie de la connaissance, des services, du numérique. Un pari noble, sans doute. Mais un pari dangereux quand il s’accompagne d’une dévalorisation systématique des métiers manuels, de l’apprentissage, de la production industrielle. « Usine » est devenu un mot sale dans les dîners en ville. « Ouvrier » aussi. On a voulu une France de cadres et d’ingénieurs. On s’est retrouvé avec une France de livreurs Deliveroo et de consultants en management.
Les signes d’un retour ? Attention aux mirages
Depuis cinq ans, pourtant, quelque chose bouge. Emmanuel Macron a fait de la réindustrialisation un marqueur de son second mandat. Le plan France 2030 (54 milliards d’euros), la loi Industrie verte, les crédits d’impôt recherche (CIR) renforcés, le programme « Territoires d’industrie » — les outils existent.
Et les résultats semblent encourageants. En 2023, 290 usines ont été créées ou rouvertes en France, contre 230 fermetures — un solde net positif pour la première fois depuis 2016. Des projets emblématiques comme l’usine de batteries Verkor à Dunkerque, l’usine de semi-conducteurs de STMicroelectronics à Crolles (agrandissement de 3,7 milliards d’euros annoncé en 2024), ou l’implantation d’usines de panneaux solaires dans le sud de la France (Carbon, Holosolis) laissent penser qu’une dynamique s’amorce.
Mais il faut regarder les chiffres de près. 290 créations de sites, c’est bien. Mais combien d’emplois réels ? Les usines de batteries, très automatisées, créent quelques centaines d’emplois chacune, pas des milliers. À côté des 80 000 emplois industriels détruits entre 2019 et 2023, le solde reste modeste. Et surtout, la plupart des « nouvelles usines » sont en réalité des extensions ou des relocalisations partielles, pas le retour d’une industrie de masse capable de faire vivre des territoires entiers.
« 54 milliards d’euros, 290 usines, 2 % de PIB en plus si tout va bien. Le compte n’y est pas encore. Pas quand l’Allemagne investit deux fois plus dans sa seule transition énergétique. »
Ce qui manque vraiment : le temps, la confiance et la cohérence
Le vrai problème de la réindustrialisation française n’est ni l’argent ni la volonté politique. C’est le temps. Ou plutôt, l’absence de temps long dans un système politique qui ne vit qu’au rythme du quinquennat.
Un industriel qui implante une usine en France doit investir sur quinze, vingt, trente ans. Il a besoin de stabilité fiscale, de stabilité réglementaire, de stabilité énergétique. Que trouve-t-il ? Un pays qui change de cap tous les cinq ans. Une fiscalité qui varie au gré des lois de finances. Un coût de l’énergie qui a doublé en deux ans. Une norme environnementale qui se durcit sans cesse. Et, surtout, une administration dont la complexité reste un frein majeur.
Le rapport 2024 du Conseil national de l’industrie est sans appel : le délai moyen d’obtention des permis de construire pour une usine est de dix-huit mois en France, contre six en Allemagne et quatre aux États-Unis. Le coût du foncier industriel a augmenté de 25 % en cinq ans dans les zones tendues. Et les raccordements électriques, vitaux pour l’industrie décarbonée, prennent entre deux et quatre ans — un délai rédhibitoire pour des investisseurs internationaux qui comparent la France à la Pologne, à l’Espagne ou au Texas.
Alors oui, des mesures existent. Le guichet unique « France Très Haut Débit », l’agence « France 2030 », les « préfets de région industriels ». Mais tout cela reste trop lent, trop fragmenté, trop fragile. Les industriels ne demandent pas des subventions. Ils demandent de la prévisibilité. Et c’est précisément ce que la France ne sait pas offrir.
Et l’Europe dans tout ça ?
La réindustrialisation française ne se fera pas contre l’Europe, mais elle ne se fera pas non plus sans une révision profonde des règles du jeu européen. Le Green Deal industriel européen, lancé en 2023, prévoit 250 milliards d’euros d’investissements. C’est bien. Mais les dispositifs sont encore trop complexes, trop lents, trop dépendants du bon vouloir des États membres.
L’Inflation Reduction Act américain (369 milliards de dollars de subventions vertes) a démontré une chose : quand on veut vraiment réindustrialiser, on le fait vite et fort. L’Europe, engluée dans ses procédures, ses normes et ses divergences entre États, fait figure de Sisyphe réglementaire. Elle pousse le rocher, mais il redescend à chaque nouveau règlement.
Conclusion : le courage de la durée
La réindustrialisation de la France n’est pas un slogan. C’est un chantier de plusieurs décennies, qui exige de la constance, de la cohérence et, osons le mot, du courage. Courage de baisser les impôts de production quand tout le monde veut les augmenter. Courage de simplifier les normes quand toutes les ONG veulent les durcir. Courage de défendre l’industrie française à Bruxelles quand les commissaires européens ne jurent que par la concurrence libre et non faussée.
On peut être optimiste. Les projets ne manquent pas. La volonté est là. Les Français, d’ailleurs, n’ont jamais été aussi favorables à l’industrie : 74 % d’entre eux considèrent qu’elle est essentielle à l’avenir du pays (sondage Ifop 2024). Mais entre l’opinion et la réalité, entre le désir et l’acte, il y a l’épaisseur de toute une politique industrielle.
Réindustrialiser la France, c’est réapprendre à produire. C’est aussi, et peut-être surtout, réapprendre à durer.
