Imaginez la scène. Vous venez de passer cent treize jours à vous battre aux côtés de quelqu’un. Cent treize jours de guerre, de sang, de nuits sans sommeil, de missiles qui traversent le ciel. Vous avez perdu des soldats. Des civils. Des morceaux de votre pays. Vous l’avez fait parce que vous pensiez être du même côté. Parce qu’on vous avait dit : nous sommes alliés. Nous sommes ensemble. Nous ne vous laisserons pas tomber.
Et puis, un matin, votre allié signe un accord avec l’ennemi. Un accord qui donne à cet ennemi tout ce qu’il demandait. La levée des sanctions. Des milliards. Un fonds d’investissement de trois cents milliards de dollars. La promesse que son programme nucléaire sera discuté… plus tard. Un jour. Peut-être. En échange de quoi, votre allié vous regarde et vous dit, les yeux dans les yeux : « Il est le seul ami puissant qu’il vous reste. Alors taisez-vous. »
Voilà ce qui est arrivé à Israël cette semaine.
Le mémorandum d’Islamabad, signé par Donald Trump au château de Versailles le 17 juin, est un document que les historiens étudieront sans doute un jour comme l’un des plus grands retournements diplomatiques du siècle. Ou, plus probablement, comme l’une de ses plus grandes lâchetés. Les termes sont connus : fin des frappes, réouverture du détroit d’Ormuz, levée des sanctions pétrolières, et ce fameux fonds de trois cents milliards destiné à « déclencher l’investissement » en Iran. Les programmes balistiques iraniens ? Renvoyés à des négociations futures. Le réseau de proxies de Téhéran — Hezbollah, Hamas, Houthis — pas un mot. La bombe ? On verra. On verra plus tard. On verra quand il sera trop tard.
Nous connaissons tous cette sensation, n’est-ce pas ? Ce moment où quelqu’un vous dit « on verra plus tard » et où vous comprenez que « plus tard » signifie « jamais ». Sauf que là, ce n’est pas un rendez-vous chez le dentiste que l’on reporte. C’est le programme nucléaire de la République islamique d’Iran.
Mais ce n’est pas le pire. Le pire est venu le lendemain.
Le 18 juin, le vice-président JD Vance s’est présenté devant les caméras de la Maison-Blanche et a adressé un avertissement à Israël. Pas à l’Iran. Pas aux Houthis. Pas au Hezbollah. À Israël. Son message, paraphrasé pour les lecteurs pressés : « Donald Trump est le seul chef d’État au monde qui vous soit bienveillant. Vous n’avez pas d’autre ami puissant. Alors arrêtez de vous plaindre et obéissez. »
« Wake up and smell the reality », titrait Time Magazine. « Vous ne pouvez pas tuer tous vos problèmes », ajoutait Vance, dans une formule qui mériterait de figurer dans un manuel de relations internationales à côté de la définition du mot « ingratitude ».
Vérifions nos notes, comme dit mon agitation habituelle. Israël a participé à une guerre de cent treize jours aux côtés des États-Unis. Une guerre qui a commencé le 28 février 2026 par des frappes conjointes sur l’Iran, qui a mobilisé cinquante mille soldats américains, qui a coûté des milliers de vies, qui a plongé le marché pétrolier mondial dans le chaos. Israël était là. Aux côtés de l’Amérique. Et la récompense, c’est de se faire traiter comme un enfant turbulent qu’il faudrait rappeler à l’ordre.
C’est un étrange renversement des rôles, quand on y pense. Israël, que l’on a toujours présenté comme le « porte-avions » américain au Moyen-Orient, le chien de garde, le protégé. Mais dans cette histoire, qui protège qui ?
Pendant cent treize jours, les deux pays ont combattu le même ennemi. L’Iran ne faisait pas la différence entre une cible israélienne et une cible américaine. Les missiles lancés sur Tel-Aviv visaient aussi les intérêts américains dans la région. Ce n’était pas une guerre par procuration. C’était une guerre tout court, ensemble.
Et maintenant, Washington dit à Jérusalem : « C’est fini. Acceptez l’accord. Ou restez seuls. »
Car c’est bien là la menace implicite. « Le seul ami puissant qu’il vous reste » n’est pas une phrase de réconfort. C’est une phrase de chantage. Traduisez : « Si vous continuez à nous contrarier, nous vous coupons les vivres. » Les armes. Le soutien diplomatique. La couverture au Conseil de sécurité. Tout ce qui fait d’Israël un État capable de survivre dans l’un des quartiers les plus dangereux de la planète.
Et pendant ce temps, que se passe-t-il ? Israël bombarde le Liban le 19 juin, tuant seize personnes. Les pourparlers de suivi en Suisse sont annulés. Les services de renseignement américains — les mêmes qui traquent Al-Qaeda, la Russie et la Chine — pointent désormais Israël comme une menace potentielle pour l’accord. On a presque envie de rire. De rire jaune, bien sûr.
Un responsable républicain, Randy Fine, a qualifié les propos de Vance d' »inappropriés et franchement dégoûtants ». Il a eu raison. Mais il était seul. Ou presque.
Il y a une leçon dans tout cela, et elle est aussi vieille que la politique elle-même. Les alliances ne valent que ce que vaut la parole de celui qui les signe.
L’Amérique de 2026 a décidé que la paix avec l’Iran — une paix qui ressemble beaucoup à une capitulation déguisée en accord — valait plus que la fidélité à son plus vieil allié du Moyen-Orient.
Trump, interrogé sur la position d’Israël, a répondu : « Ils font ce que je dis. » Ils font ce que je dis. Pas « nous négocions avec nos alliés ». Pas « nous respectons leurs inquiétudes ». « Ils font ce que je dis. » C’est le langage du suzerain au vassal. Pas de l’allié à l’allié.
Cent treize jours de guerre commune. Des milliards de dollars d’aide militaire. Des décennies de coopération stratégique. Tout cela réduit à une phrase de cinq mots.
Alors oui, Israël a peut-être un seul ami puissant dans le monde. La question que les Israéliens doivent se poser ce matin est plus simple : est-ce que cet ami mérite encore ce nom ?
Tiens donc.
