Il y a quelque chose de profondément réjouissant dans le spectacle qu’offrent aujourd’hui les anciens élèves de Polytechnique, et ce n’est pas peu dire que de constater que ces jeunes gens triés sur le volet, formés à l’excellence mathématique dans l’une des écoles les plus sélectives de la République, ont décidé que leur mission n’était plus de diriger des centrales nucléaires, de construire des ponts, de concevoir des systèmes d’armement ou d’administrer des services publics, mais de faire la révolution de campus, de déconstruire des hiérarchies imaginaires et de pratiquer une forme de militantisme auto-proclamé dont la principale caractéristique est de ne rien coûter à ceux qui l’exercent, sinon le temps qu’ils consacrent à poster des communiqués vengeurs sur les réseaux sociaux entre deux stages dans des cabinets de conseil internationaux.
L’Homo festivus, cette créature fascinante que Philippe Muray avait eu le génie de diagnostiquer bien avant que la maladie ne devienne pandémique, a donc investi les hauts lieux de l’excellence républicaine, et ce faisant, il a accompli ce tour de force que seul le social-occultisme permet de réaliser : faire croire que l’on combat le système depuis l’intérieur de ses positions les plus privilégiées, que l’on dénonce les inégalités depuis le poste d’observation le plus élevé, que l’on déconstruit l’institution depuis le bureau qu’elle vous a généreusement offert. Les polytechniciens ne sont pas devenus des militants malgré leur appartenance à l’élite, ils sont devenus des militants parce qu’ils sont l’élite, parce que le militantisme est aujourd’hui la nouvelle manière d’être élite, la nouvelle manière de se distinguer, la nouvelle manière d’accumuler un capital symbolique qui vient s’ajouter au capital technique et scientifique sans jamais le menacer.
On peut tout contester sans rien perdre de ses privilèges.
On peut dénoncer tout en postulant.
C’est là que réside le génie propre de l’époque hyperfestive, dans cette capacité extraordinaire à faire coexister l’indignation la plus radicale avec la carrière la plus conventionnelle, à transformer chaque contradicteur en ennemi du peuple tout en continuant de fréquenter les mêmes dîners en ville, à exiger la destruction des institutions qui vous ont formé tout en exigeant d’elles qu’elles vous recommandent auprès des employeurs les plus prestigieux. Le jeune polytechnicien qui défile aujourd’hui contre la méritocratie a déjà réservé sa place dans le prochain tour de table du CAC 40, et il ne voit pas la contradiction parce que la contradiction a été dissoute dans le grand bain festif où toutes les oppositions deviennent compatibles, où l’on peut être à la fois révolutionnaire et banquier, décolonial et membre du Conseil d’État, écolo et propriétaire d’un yacht.
L’École Polytechnique, qui fut longtemps l’incarnation même de ce que la République avait de plus exigeant, est devenue le théâtre d’une mascarade où l’on apprend moins à résoudre des équations qu’à manifester sa vertu, moins à penser le monde qu’à le dénoncer, moins à construire qu’à détruire.
Mais que détruit-on, au juste ? Car à y regarder de plus près, ce grand chambardement festif n’a rien détruit du tout. Les hiérarchies sont toujours là, les privilèges sont toujours là, les salaires et les positions et les réseaux sont toujours là. Ce qui a changé, c’est le discours qui les accompagne, le vernis idéologique qui les recouvre, la petite musique qu’on joue en fond pour se donner bonne conscience. On n’a pas supprimé l’élite, on l’a simplement habillée en militant. On n’a pas aboli les privilèges, on les a dotés d’un supplément d’âme contestataire. On n’a pas renversé la table, on a appris à la décorer avec des slogans anticapitalistes.
Voir des polytechniciens endosser le costume du militant auto-proclamé, manier le langage de la déconstruction avec le sérieux doctoral qu’ils mettaient naguère à résoudre des équations différentielles, est un spectacle dont la puissance comique dépasse tout ce que le théâtre de l’absurde a pu produire de plus réussi. Car il y a, dans cette mue collective, quelque chose de profondément sincère et de profondément faux à la fois, un mélange d’idéalisme juvénile et de calcul stratégique, d’émotion authentique et de posture sociale, qui fait de chaque polytechnicien militant une œuvre d’art involontaire, une sculpture vivante de la contradiction contemporaine.
On pourrait en rire. On devrait en rire.
Mais on n’en rit pas, parce que le sujet est trop sérieux, parce que l’enjeu est trop grave, parce que derrière cette comédie se cache quelque chose de plus inquiétant : l’incapacité de nos élites à être autre chose qu’un reflet de l’air du temps, leur renoncement à toute forme de transcendance, leur soumission volontaire aux injonctions de l’époque. Les polytechniciens d’autrefois croyaient au progrès, à la science, à la nation, à la raison. Ils avaient des certitudes parfois naïves, mais ils avaient une direction. Ceux d’aujourd’hui ne croient plus à rien qu’à la nécessité de témoigner de leur vertu, et cette croyance-là, parce qu’elle n’engage à rien, parce qu’elle ne produit rien, parce qu’elle ne construit rien, est le plus sûr chemin vers l’impuissance.
Pendant ce temps, les usines ferment, les hôpitaux craquent, les services publics s’effondrent. Mais l’essentiel est ailleurs, n’est-ce pas, dans la capacité des meilleurs d’entre nous à démontrer qu’ils sont aussi les plus vertueux, dans cette grande lessive de la conscience qui permet de dormir tranquille pendant que le monde réel continue de se déliter.
Le polytechnicien militant est l’emblème parfait de notre temps : il a gardé le pouvoir, les privilèges et les positions, et il a simplement changé de vocabulaire.
Le génie du système, c’est d’avoir fait croire à ceux qui le dominent qu’ils le combattent, et de les avoir convaincus que la meilleure manière de servir la République est encore d’en dénoncer les fondements. La religion des élites n’est plus la compétence, le mérite, le service de l’État. Elle est devenue la dénonciation, la contestation, la déconstruction. On ne monte plus à l’assaut du ciel armé d’une règle à calcul, mais d’un manifeste décolonial. On ne conquiert plus le monde, on le repent.
Et le plus drôle dans tout cela, c’est que personne n’est dupe. Les polytechniciens savent bien que leur militantisme est une comédie. Leurs employeurs le savent aussi. Leurs professeurs le savent. Mais tout le monde joue le jeu parce que le jeu est devenu la seule règle qui vaille, parce que la vertu est devenue la seule monnaie qui compte, parce que l’époque a décidé que ce qui importe n’est pas ce que l’on fait mais ce que l’on dit faire, pas ce que l’on construit mais ce que l’on dénonce, pas ce que l’on est mais ce que l’on paraît.
L’Homo festivus a gagné. Il trône à Polytechnique. Il prépare les concours. Il passera les oraux. Il dirigera les entreprises. Il gouvernera le pays. Et il continuera de croire, avec la sincérité de ceux qui ne veulent pas voir, qu’il est en train de changer le monde.
Le monde, lui, n’a pas été prévenu.
