Nous étions habitués, avec Donald Trump, à une diplomatie de la manière forte à l’égard de Téhéran. Pression maximale, sanctions économiques paralysantes, isolement diplomatique, élimination ciblée des chefs militaires iraniens — l’administration républicaine avait fait de la lutte contre le régime des mollahs l’un des piliers de sa doctrine moyen-orientale, et nous l’en applaudissions. L’annonce du 16 juin 2026 sonne comme un coup de tonnerre dans un ciel que l’on croyait pourtant bien balisé : un accord préliminaire a été conclu entre Washington et Téhéran. Et le moins que l’on puisse dire est que les termes de cet accord laissent perplexes, pour ne pas dire consternés, ceux qui croyaient encore que la fermeté paie et que les promesses engageaient ceux qui les prononçaient.
Car c’est un drôle d’accord que celui qui ne dit rien du nucléaire iranien — ce programme dont les inspecteurs de l’AIEA affirment qu’il s’est enrichi à des niveaux proches de l’usage militaire. Rien des missiles balistiques qui peuvent déjà atteindre Tel-Aviv, Riyad et les capitales européennes. Rien du Hezbollah, ce bras armé de Téhéran qui tient le Liban en otage. Rien des Houthis qui paralysent le commerce en mer Rouge. Rien des milices chiites qui ensanglantent l’Irak et la Syrie. Rien, rien, rien. En échange de ce silence assourdissant sur l’essentiel, l’Iran obtient une levée progressive des sanctions économiques qui l’étouffaient et qui constituaient la seule pression réelle que Washington pouvait exercer. Les experts sont unanimes, et cette unanimité-là est rare : c’est une victoire éclatante pour Téhéran, une défaite cinglante pour la raison.
Les conséquences pour le Moyen-Orient seront immédiates et prévisibles. Les alliés historiques des États-Unis dans la région — l’Arabie saoudite qui subit les attaques des drones houthis, les Émirats arabes unis, Bahreïn, et surtout Israël qui vit sous la menace existentielle d’un Iran nucléaire — regardent ce retournement avec une stupeur qui confine à l’incrédulité. Comment ne pas voir que l’Amérique, en desserrant son étreinte, libère un prédateur qui n’attendait que cela pour déployer ses griffes ? Les Iraniens, nous le savons, sont des négociateurs d’une habileté redoutable : ils jouent le temps, ils jouent l’usure, ils jouent la lassitude occidentale, et ils gagnent à tous les coups.
L’Amérique a-t-elle renoncé à son rôle de garant de la sécurité régionale ?
Cette question, nos amis israéliens se la posent avec une angoisse que nous partageons. Car si la première puissance du monde signe un accord avec ses ennemis jurés sans rien exiger en retour de ce qui menace ses alliés, quel message envoie-t-elle au monde ? Celui d’une puissance fatiguée, pressée d’en finir, prête à sacrifier ses principes et ses amis sur l’autel d’une realpolitik court-termiste. Le 16 juin 2026 restera comme la date où Washington a choisi la voie de la facilité plutôt que celle de la fermeté, où l’Amérique a préféré un accord sans substance à une politique de principes.
Rappelons quelques faits que cet accord s’obstine à ignorer, comme si les leçons de l’histoire n’avaient jamais été écrites. Depuis 1979, l’Iran n’a cessé d’exporter sa révolution, de financer le terrorisme, de déstabiliser ses voisins. Le régime des mollahs a fait du Hezbollah libanais son bras armé avec des dizaines de milliers de roquettes pointées vers Israël, des Houthis yéménites ses supplétifs pour menacer les routes maritimes, des milices irakiennes ses fantassins pour chasser les Américains, du régime syrien son allié pour acheminer des armes. Rien dans cet accord préliminaire ne vient entraver ce système de prédation régionale. Au contraire : les milliards de dollars dégelés viendront abreuver un réseau terroriste qui ne demande qu’à prospérer et à s’étendre.
Nous l’avons déjà vécu, et ce souvenir devrait nous glacer le sang. En 2015, le JCPOA — cet accord dont les grandes puissances nous vantaient les mérites — promettait de contenir l’Iran. Les diplomates assuraient que douze années de contrôle allaient transformer la République islamique en nation respectable. Résultat : l’Iran a continué d’enrichir l’uranium par-delà les plafonds autorisés, a développé ses missiles balistiques en violation flagrante des résolutions de l’ONU, a soutenu ses proxys avec une générosité dopée par les fonds dégelés. L’accord n’a pas contenu l’Iran. Il l’a financé. Et voilà que l’histoire bégaie, que les mêmes causes produisent les mêmes effets, que l’on répète les mêmes erreurs avec une constance tragique qui frise l’aveuglement volontaire.
En choisissant la voie de la facilité, Washington ouvre une brèche dans laquelle Téhéran ne manquera pas de s’engouffrer.
La France, et plus largement l’Europe, ne peut rester silencieuse face à ce qui s’annonce comme une catastrophe stratégique pour l’ensemble du bassin méditerranéen. Si l’axe du mal sort renforcé de cette épreuve, c’est l’équilibre tout entier du Proche-Orient qui vacille. Les Iraniens, nous le répétons, sont des maîtres dans l’art de la négociation asymétrique : ils cèdent sur l’accessoire pour gagner sur l’essentiel, ils font durer les discussions jusqu’à épuisement de leur interlocuteur, ils signent des textes qu’ils n’ont aucune intention de respecter. Leur doctrine est claire : ce qui a été pris par la force ne se rend que par la force. La diplomatie n’est pour eux qu’un moyen d’acheter du temps.
Alors posons la question qui fâche, celle que tout le monde murmure sans oser la formuler : que reste-t-il de la doctrine Trump quand le président qui avait dénoncé le JCPOA comme « le pire accord de l’histoire » signe un texte qui lui ressemble comme un frère jumeau ? Où est passée la promesse de la pression maximale que l’on nous avait présentée comme la seule méthode viable face à Téhéran ? Que valent les déclarations martiales du Bureau ovale quand elles débouchent sur une capitulation en rase campagne, sur un pacte qui récompense l’agresseur sans protéger la victime ?
L’histoire, cette vieille dame implacable, nous a appris une vérité que nous refusons obstinément d’entendre : les régimes théocratiques, les dictatures idéologiques, ne se réforment jamais par la diplomatie. Ils ne respectent que le rapport de force. Ils ne cèdent que devant la force. Ils interprètent la concession comme une faiblesse et l’accord comme une invite à exiger davantage. Les mollahs iraniens ont vu la faiblesse américaine et ils l’ont exploitée avec une habileté consommée. Nous en mesurerons les conséquences non pas dans des années, mais dans les mois qui viennent, lorsque les premières livraisons d’armes aux proxys seront financées par l’argent frais de la levée des sanctions. Le 16 juin 2026 n’est pas une date de paix. C’est une date de capitulation déguisée.
