Règle d’or budgétaire, le courage qu’il nous manque

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Trois mille deux cent vingt-huit milliards d’euros. Posons ce chiffre une seconde. Il représente la dette publique de la France au premier trimestre 2026, soit 115 % du produit intérieur brut. Derrière ces chiffres abstraits, il y a une vérité que nous préférons ignorer : chaque Français, nouveau-né compris, naît aujourd’hui avec près de 47 000 euros de dette sur les épaules. Et pourtant, la classe politique continue de faire comme si l’argent était une ressource infinie, comme si les traités de Maastricht n’avaient jamais été signés, comme si les promesses de retour à l’équilibre budgétaire n’avaient pas été faites et refaites à chaque élection depuis trente ans.

Agnès Verdier-Molinière a eu le courage, le 18 juin, de remettre sur la table ce que personne ne veut voir : la nécessité d’une règle d’or budgétaire. Une contrainte constitutionnelle qui obligerait l’État à équilibrer ses comptes, comme n’importe quel ménage doit le faire, comme n’importe quelle entreprise doit le faire, comme n’importe quelle collectivité locale doit le faire. Ce qui est fascinant, ce n’est pas la proposition elle-même — elle existe depuis des années dans les placards des commissions parlementaires. Non, ce qui est fascinant, c’est qu’elle reste à ce point indicible dans le débat public français.

« Ce qui est fascinant, ce n’est pas la proposition elle-même — elle existe depuis des années. C’est qu’elle reste à ce point indicible dans le débat public français. »

L’état des lieux : une hémorragie silencieuse

Il faut le répéter, car les chiffres ont cette vertu d’être têtus. Depuis 1974, la France n’a connu qu’un seul exercice budgétaire excédentaire. Un seul en cinquante-deux ans. Chaque année, l’État emprunte davantage qu’il ne rembourse, et la boule de neige grossit inexorablement. En 2025, le déficit public atteignait encore 5,5 % du PIB, bien au-delà des 3 % exigés par Bruxelles. La charge de la dette — ce que nous payons chaque année pour servir les intérêts — s’élève à plus de 55 milliards d’euros. C’est le deuxième budget de l’État après l’Éducation nationale. C’est plus que le budget de la Défense et de la Justice réunis.

Pendant ce temps, nous continuons à financer des dépenses de fonctionnement dont personne n’ose interroger la pertinence. Les dépenses publiques françaises représentent 57 % du PIB — le taux le plus élevé de la zone euro, loin devant l’Allemagne (48 %), les Pays-Bas (45 %) ou l’Irlande (34 %). Le problème n’est donc pas que la France ne dépense pas assez. Le problème est qu’elle dépense trop, et mal.

Ce que les autres ont compris avant nous

Regardons nos voisins. L’Allemagne a inscrit dans sa Loi fondamentale, depuis 2009, un « frein à l’endettement » (Schuldenbremse) qui limite le déficit structurel à 0,35 % du PIB. Résultat : en 2019, avant la pandémie, la dette allemande représentait 59 % du PIB contre 98 % pour la France. Aujourd’hui, malgré les chocs successifs (Covid, inflation, guerre en Ukraine), l’Allemagne conserve une marge de manœuvre que nous avons perdue depuis longtemps.

La Suisse va plus loin encore. Depuis 2003, elle applique un mécanisme de « frein à l’endettement » qui lie les dépenses aux recettes sur l’ensemble du cycle économique. Entre 2005 et 2020, la dette suisse est passée de 55 % à 41 % du PIB. Les Suisses n’ont pas renoncé à investir — ils ont simplement accepté que l’État ne peut pas dépenser indéfiniment ce qu’il n’a pas.

Même les Grecs, après le cataclysme de 2010, ont adopté une règle d’or constitutionnelle. La Grèce, que nous avons regardée avec condescendance s’enfoncer dans la crise, a depuis assaini ses comptes au point d’afficher un excédent primaire. Quand l’urgence vous rattrape, vous n’avez plus le choix de la méthode.

« Quand l’urgence vous rattrape, vous n’avez plus le choix de la méthode. Le drame français, c’est que nous avons ce luxe apparent de pouvoir encore attendre. »

Les objections : vieilles lunes et vrais mensonges

Les opposants à la règle d’or avancent trois arguments. Le premier : cela empêcherait l’État d’investir. C’est un contresens complet. La règle d’or distingue précisément les dépenses de fonctionnement (salaires, subventions, fonctionnement courant) des dépenses d’investissement (infrastructures, numérique, transition écologique). Ce qu’elle bride, c’est la capacité à financer du déficit courant par de l’emprunt — exactement ce que les Allemands et les Suisses font.

Le deuxième argument : une règle constitutionnelle est trop rigide, elle empêcherait de réagir en cas de crise. L’expérience allemande et suisse montre au contraire que ces mécanismes intègrent des clauses de sortie en cas de circonstances exceptionnelles. La règle n’est pas un carcan, c’est un garde-fou.

Le troisième argument, le plus honnête peut-être : la règle d’or est un cheval de Troie libéral qui imposerait une austérité insupportable. C’est ignorer que l’austérité est déjà là, qu’elle s’appelle dette, qu’elle s’appelle service de la dette, qu’elle étrangle chaque année les marges de manœuvre de l’État sans que personne n’ait eu à voter une loi d’austérité. L’austérité sans règle, c’est pire que l’austérité négociée collectivement.

Le courage qu’il nous manque

Au fond, ce débat n’est pas technique. Il est politique, moral et citoyen. Adopter une règle d’or, c’est accepter de se lier les mains. C’est reconnaître que la tentation de céder aux pressions catégorielles, aux promesses électorales, aux saupoudrages budgétaires, est trop forte pour être laissée à la seule volonté des gouvernements successifs. C’est un acte de lucidité — et la lucidité, en politique, est une forme de courage.

Nous, citoyens, le savons bien. Dans notre vie quotidienne, nous devons faire des choix. Nous ne pouvons pas dépenser plus que ce que nous gagnons sans en payer les conséquences. Nous acceptons mal que l’État ne s’applique pas à lui-même les règles qu’il nous impose. La défiance envers la classe politique, le sentiment d’injustice fiscale, la colère qui monte — tout cela trouve sa source dans ce décalage insupportable entre les contraintes qu’on nous impose et celles que nos dirigeants refusent de s’imposer.

Le temps des choix n’est pas devant nous, il est déjà là. Chaque année de déficit supplémentaire est une année de liberté en moins pour les générations futures. Chaque report de la règle d’or est un pari contre l’avenir. Et les paris, on le sait, finissent toujours par se payer. La question n’est plus de savoir si la France devra un jour mettre de l’ordre dans ses comptes. La question est de savoir si nous le ferons dans la maîtrise ou dans l’urgence, dans la dignité ou dans la contrainte, en citoyens ou en assistés.

***Les journalistes d’EnAlerte.fr utilisent un nom d’emprunt et une image générée par IA pour préserver leur confidentialité et garantir leur liberté d’expression.***
Antoine Leroy
Antoine Leroy
Étudiant en philosophie à la Sorbonne, Antoine Leroy, 23 ans, est fasciné par les grands débats intellectuels, mais aussi par les petites incohérences du quotidien. Avec EnAlerte.fr, il mêle réflexion profonde et ironie mordante pour faire vaciller les certitudes et provoquer des questionnements nécessaires.

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