## Titre : Cache-sexe fiscal : ce que le procès des « riches » dit de notre rapport à la dette
**Auteur WP :** 4 (Nadia Amrani → Eugénie Bastié) **Style :** Littéraire, élégant, nuancé. ‘Je’ assumé. Références culturelles. Auto-dérision. PAS de sous-titres. **Longueur :** ~1300 mots
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Il y a des polémiques qui ressemblent à des miroirs : on croit y voir l’autre, et l’on finit par s’y regarder soi-même. Celle qui agite ces derniers jours autour de la dette et de la responsabilité des plus riches a ceci de fascinant qu’elle dit bien moins la vérité des comptes publics que notre rapport maladif à l’argent, à l’effort et à la vérité. Je ne suis pas économiste — et sans doute est-ce une chance, car les économistes qui s’expriment dans nos médias ont, pour la plupart, déjà choisi leur camp. Je suis simplement une femme qui lit les chiffres, comme tout le monde, et qui s’étonne de l’écart vertigineux entre ce qu’ils disent et ce qu’on en fait.
Alors lisons-les, ces chiffres. La dette publique française atteint aujourd’hui 3 228 milliards d’euros, soit environ 112 % du PIB. C’est un record. Chaque année, l’État consacre près de 50 milliards d’euros au seul paiement des intérêts de cette dette — davantage que le budget de l’Éducation nationale. Chaque Français, nouveau-né compris, porte sur ses épaules environ 47 000 euros de dette publique. Voilà pour le diagnostic. Un diagnostic que ni la droite ni la gauche n’ont véritablement voulu regarder en face depuis quarante ans.
Mais pourquoi faudrait-il, dans le même mouvement, exonérer les classes dirigeantes de toute responsabilité ? Telle est, je crois, la seconde naïveté d’un débat qui se réduit à l’alternative suivante : d’un côté des « ultrariches » qu’il faudrait plumer comme des oies pour renflouer les caisses ; de l’autre des « assistés » qu’il faudrait remettre au travail. Les deux camps nous vendent la même paresse intellectuelle sous des emballages différents. La gauche fait de l’impôt un totem ; la droite, un tabou. Aucune des deux ne pose la question qui fâche : que voulons-nous, collectivement, financer ?
« C’est une chose de taxer le luxe et les superprofits. C’en est une autre de faire croire que la dette disparaîtra comme par enchantement dès lors que l’on aura confisqué les yachts et les jets privés. Car la vérité est plus cruelle : même en prenant 100 % des revenus des plus hauts patrimoines, on ne couvrirait qu’une fraction de ce que nous devons. »
Ah, si Balzac revenait parmi nous ! Lui qui écrivait que « derrière chaque grande fortune se cache un grand crime » aurait sans doute un mot cinglant pour nos millionnaires du CAC 40. Mais il nous rappellerait aussi que la France est le pays où l’on dépense le plus d’argent public par habitant, où les fonctionnaires sont les plus nombreux proportionnellement, où la dépense sociale représente 31 % du PIB — un record mondial. Il poserait la question que personne ne pose sérieusement : que faisons-nous de tout cet argent ?
Je ne cherche pas à innocenter les riches. Les niches fiscales, l’optimisation agressive, l’évasion vers la Belgique ou le Luxembourg sont des scandales — et je m’indigne, comme beaucoup, que l’on puisse gagner des millions sans contribuer à la hauteur de ce que l’on reçoit du pays. L’ISF a été supprimé en 2018, la flat tax instaurée. Ces choix politiques ont favorisé les plus aisés. Mais en faire la cause unique du naufrage des comptes publics, c’est raconter une histoire trop simple pour être honnête.
La vérité, c’est que la dette française est le produit de décennies de dépenses inconsidérées, de réformes repoussées, de gouvernements qui ont préféré emprunter plutôt que choisir. Sous Sarkozy, sous Hollande, sous Macron, sous chaque gouvernement, la dette a augmenté. La crise des subprimes en 2008, la pandémie de 2020, l’inflation de 2022 : à chaque choc extérieur, l’État a actionné la pompe à déficit. Parfois par nécessité. Souvent par facilité. Jamais le cap n’a été redressé durablement.
Et c’est là que le bât blesse. Car en réduisant la question de la dette à une querelle de répartition — les riches contre les pauvres, les assistés contre les travailleurs — on évite soigneusement les vrais sujets. La qualité de notre éducation, la compétitivité de nos entreprises, l’avenir de notre industrie, l’état de notre recherche, le vieillissement de notre population, la soutenabilité de notre modèle social. Voilà les vrais défis. Et ils sont infiniment plus complexes à affronter qu’un énième débat sur l’impôt sur la fortune.
Hannah Arendt écrivait que le mensonge n’est pas seulement l’opposé de la vérité, mais « la tentative de changer les faits pour les adapter à ses désirs ». C’est exactement ce à quoi nous assistons. Les faits sont pourtant simples : avec 45 % de prélèvements obligatoires — le taux le plus élevé de la zone euro — la France n’est pas un paradis fiscal pour les riches. Elle est un État qui dépense beaucoup, malgré des impôts déjà très lourds. Le problème n’est donc pas d’abord fiscal : il est structurel.
J’aimerais que l’on parle enfin de productivité. J’aimerais que l’on cesse d’opposer la « justice sociale » à la « rigueur budgétaire » comme si l’une excluait l’autre. J’aimerais que l’on admette que la vraie injustice, c’est de laisser aux générations futures le poids d’une dette que nous n’avons pas eu le courage de réduire. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : chaque milliard emprunté aujourd’hui sera remboursé — ou pas — par nos enfants. Les intérêts que nous payons, ce sont des crèches que l’on ne construit pas, des hôpitaux que l’on ne modernise pas, des profs que l’on n’embauche pas.
« Le scandale n’est pas que les riches ne paient pas assez. Il est que depuis trop longtemps, la France préfère le cache-sexe du procès fiscal au courage de la réforme. »
Je sais bien que ce discours passe pour ringard, ou pour « libéral », dans une époque qui préfère les anathèmes aux nuances. Mais je persiste à croire que la lucidité est une forme de courage politique. Il n’y aura pas de « grand soir fiscal » qui réglera le problème de la dette. Il n’y aura pas non plus de « choc d’offre » miraculeux. Il y aura des choix douloureux, une répartition équitable de l’effort, et une honnêteté qui, aujourd’hui, fait cruellement défaut.
Muray ironisait sur l’homme moderne qui veut « tout, tout de suite, sans effort et sans conséquences ». La politique budgétaire française est l’illustration parfaite de ce désir infantile. Nous voulons des services publics généreux, mais nous ne voulons pas payer plus d’impôts. Nous voulons la retraite à 60 ans, mais nous ne voulons pas cotiser davantage. Nous voulons des exonérations fiscales pour tout le monde, mais nous ne voulons pas de déficit. Nous voulons le beurre, l’argent du beurre, et le sourire de la crémière.
Il est temps de grandir. La dette n’est pas un instrument de vengeance contre les riches, ni un prétexte pour casser le modèle social. Elle est un Symptôme — avec un grand S — de notre difficulté à vivre ensemble, à nous projeter dans l’avenir, à faire des choix collectifs. La réduire à une querelle de chiffonniers entre pro et anti-impôt, c’est se condamner à la répéter indéfiniment.
Je ne sais pas quelle est la solution. Mais j’ai la certitude qu’elle commencera par un acte de vérité. Et que cet acte de vérité, nous le devons à ceux qui viendront après nous.
