Il y a des nouvelles qui, lorsqu’elles arrivent en même temps, dessinent le portrait d’une époque mieux que tous les rapports, toutes les commissions, tous les livres blancs et toutes les émissions de débat où des experts se succèdent pour ne rien dire. Le 17 juin restera sans doute dans les annales comme le jour où deux mondes se sont regardés dans le miroir et n’ont pas reconnu leur reflet, comme le moment de vérité où l’écart entre ce que l’on fait et ce que l’on pourrait faire est devenu si grand qu’il a fallu fermer les yeux pour ne pas hurler. D’un côté, SpaceX valorisée à plusieurs centaines de milliards de dollars, des fusées qui reviennent se poser sur leurs pattes comme des oiseaux apprivoisés, des satellites qui tissent une toile au-dessus de la planète, des projets de voyage vers Mars dont on ne sait plus s’ils relèvent de la science ou de la foi. De l’autre côté, ArcelorMittal nationalisé par l’État français, une aciérie que l’on reprend en main parce que personne d’autre n’en veut, parce que le marché a parlé et que sa sentence est sans appel : cet outil-là est obsolète, cette activité-là n’est plus rentable, cette industrie-là ne trouvera pas d’acquéreur privé parce qu’elle appartient à un monde qui disparaît.
Deux conceptions du progrès, deux métaphysiques de l’action, deux manières d’habiter le temps.
Du côté américain, un homme qui a pris des risques insensés, qui a construit des fusées réutilisables avec l’argent gagné dans les paiements en ligne, qui a planté des voitures dans l’espace, qui a inventé un moteur qui brûle du méthane, qui a tout misé sur la conquête d’une planète morte, et qui aujourd’hui — alors que l’on n’arrive même pas à se mettre d’accord sur le tracé d’une ligne de RER — fait décoller des engins de plusieurs tonnes et les fait atterrir sur des barges à la dérive au milieu de l’océan. On peut ne pas aimer l’homme, on peut trouver ses méthodes brutales, ses communiqués puérils, ses ambitions démesurées et son rapport au travail socialement discutable. On peut même, si l’on tient à préserver sa santé morale, le détester cordialement. Mais il faut reconnaître une chose : lorsqu’il annonce quelque chose, il finit par le faire. Lorsqu’il promet une fusée, elle décolle. Lorsqu’il dit que son vaisseau ira sur la Lune, on commence à se dire qu’il faudra peut-être y faire de la place.
Du côté français, un État qui nationalise pour préserver des emplois, pour maintenir une activité sidérurgique dont personne ne veut plus, pour empêcher qu’un territoire ne se vide un peu plus de ses derniers travailleurs. Et c’est bien, c’est même nécessaire, c’est sans doute la seule chose à faire dans l’immédiat. Mais on ne peut s’empêcher de trouver quelque chose de profondément mélancolique dans ce geste, quelque chose qui ressemble à ces moments où l’on sait que l’on soigne les symptômes parce que la maladie est devenue incurable, où l’on maintient sous perfusion un corps qui ne pourra plus jamais courir. L’un incarne l’audace individuelle à l’état pur, jusqu’à la déraison ; l’autre, la prudence collective portée à son point de tristesse maximale ; et l’on ne sait pas, au fond, ce qui est le plus désespérant : des fusées que l’on n’a pas construites ou des aciéries que l’on ne peut pas sauver.
Les Américains regardent la nationalisation comme une aberration économique, une entorse aux sacro-saints principes du marché, un retour aux vieux démons de l’interventionnisme d’État. Les Français regardent SpaceX comme l’illustration de ce qu’ils ne sont pas, de ce qu’ils n’osent pas être, de ce qu’ils ont cessé de vouloir devenir.
Car le prix de l’innovation, c’est l’échec. On ne bâtit pas un empire spatial sans que des fusées explosent au décollage, sans que des satellites se désintègrent dans l’atmosphère, sans que des prototypes finissent en morceaux au fond d’un cratère. Et l’échec, dans notre monde hyperfestif, est devenu tout simplement intolérable. On ne peut pas échouer parce qu’échouer serait impardonnable, parce que la société du risque zéro a fait de l’erreur une faute, parce que toute tentative qui n’aboutit pas est immédiatement qualifiée de scandale, de gabegie, d’incompétence. Alors on ne tente plus. On nationalise. On préfère la gestion du déclin à la possibilité de l’échec. On préfère la sidérurgique moribonde qu’on administre à la fusée qu’on pourrait construire. On préfère la certitude du naufrage à l’incertitude du décollage.
Mais la stabilité, quand elle devient une fin en soi, c’est la mort historique.
Celle qui frappe une civilisation qui a perdu le goût du risque, qui a troqué l’aventure contre le confort, la découverte contre la sécurité, l’exploit contre la rente. Les pyramides, les aqueducs, les cathédrales, la fusée Ariane, le TGV, le Concorde : tout cela a été construit par des hommes et des femmes qui croyaient en l’avenir, qui pensaient que le monde de demain serait plus grand que celui d’hier, qui acceptaient l’idée que l’on pouvait se tromper, échouer, recommencer, et finir par réussir parce que l’on avait osé. Nous, nous nationalisons des aciéries et nous regardons les fusées des autres décoller. Nous, nous prenons soin de ce qui meurt et nous laissons à d’autres le soin d’inventer ce qui vivra. Nous, nous gérons le déclin avec une compétence administrative remarquable, et nous appelons cela le progrès.
Pendant ce temps, à Cap Canaveral, à Boca Chica, à Los Angeles, des ingénieurs préparent le prochain vol vers la Lune ou le suivant vers Mars, sans subventions d’État (ou presque), sans comités Théodule, sans commissions interministérielles, sans études d’impact, sans débats citoyens, sans consultance démocratique. Parce qu’ils ont une vision, parce qu’ils ont une obsession, parce qu’ils ont quelque chose que nous avons perdu : la conviction que l’avenir ne se gère pas, il se fabrique.
Nous sommes le pays des usines qu’on ferme et des fusées qu’on regarde passer, le pays des aciéries nationalisées et des ambitions ratatinées, le pays où l’on prend soin de la mort pendant que d’autres inventent la vie.
Le plus triste dans tout cela, c’est que nous avons fini par trouver cela normal. Nous avons fini par croire que ce régime de gestion de la décroissance était la seule voie raisonnable, que la prudence était une vertu et l’audace une folie. Nous avons intériorisé notre impuissance au point d’en faire une fierté, une sagesse, une maturité. Nous disons que nous avons choisi le progrès social contre le progrès technique, mais nous savons bien que c’est un mensonge confortable, un alibi pour ne pas avoir à nous poser la vraie question : que nous est-il arrivé pour que nous ayons si peur de l’avenir ?
La France a peut-être raté le décollage. Mais le plus grave est ailleurs : elle a cessé de vouloir voler. Et lorsque l’on cesse de vouloir voler, on finit par trouver normal de ramper. On finit même par inventer des philosophies qui célèbrent la reptation. On finit par nationaliser les aciéries et par appeler cela un projet de société.
L’Homo festivus ne construit pas de fusées. Il gère des stocks de sidérurgie. Et il trouve cela tout à fait satisfaisant. Le ciel, après tout, est un mythe. La Terre lui suffit. De moins en moins de Terre, certes, mais il s’en contente.
